La méchanceté de l’Autre est un cadeau du quotidien

Quand on passes sa vie à faire en sorte que personne n’aie rien à nous reprocher, on ne prend aucun risque de se tromper. Certes.

On évite des moments difficiles, mais nécessaires pour grandir, et apprendre.

La vie d’adulte, c’est pas drôle. Pas tout le temps. Beaucoup de responsabilités, beaucoup de devoirs et de temps compté. Beaucoup d’attentes des autres, de la société, des amis, du patron.

Beaucoup d’attentes de soi-même aussi. Trop souvent.

En acceptant de grandir, on renonce à beaucoup de choses.

A l’illusion de la toute-puissance. A la liberté d’aller se cacher sous les jupes de sa maman. A la protection inespérée du statut de l’enfance. On renonce à être transparente. On est obligé de s’imposer.

Alors j’accepte de me tromper, tomber, me relever. J’accepte d’être jugée, parfois malmenée.

Parce qu’on dit que la vie ne fait pas de cadeau, mais en fait, chaque évènement est une leçon à prendre comme un don. Encore faut-il savoir le tourner et le retourner jusqu’à ce que l’on en comprenne le sens, sans pour autant souffrir de trop. 

Depuis le début de mon stage, j’ai l’impression que le ciel se défoule sur moi. J’aurai pu tomber sur une personne agréable, avenante ou  à minima, bien dans ses chaussures.

Mais non. Non, je crois que la vie m’a offert une épreuve de plus.

Je pourrais me plaindre, dire stop, rompre le contrat de stage dès mes 3 mois bouclés.

Mais non. Cela serait trop simple. Or toutes les épreuves sont faites pour être surmontées. Et je commence à comprendre que les défis et moi, on s’entend bien.

Oui, chaque semaine, je verse mon lot de larmes. Chaque semaine, ma kiné masse mon ventre noué par les tensions, écrase doucement les muscles de mon dos, serrés d’angoisses, tendus de pressions.  Fait craquer les côtes qui se coincent. Aperçoit même des déchirures abdominales. M’appelle la petite marathonienne tant mes quadriceps sont durs.

Mon visage reste impassible. J’encaisse, je souris, j’écoute, j’essaie de comprendre.
Comprendre cette femme qui adopte des comportements antagonistes selon la personne qu’elle a en face, et selon ce qu’elle peut en tirer pour son profit. 

Cette femme jolie, mais exigeante. Très. Trop. Ce ton mielleux du matin, se transformant en joues rougies par la colère, les yeux fuyants, lorsqu’elle me reproche mon manque d’attention.

Ce ton moqueur, lorsque j’ose poser une question. Son regard hautain. Son sourire qui s’efface en se tournant vers moi.

Ses « je sais que tu fais beaucoup Marie, tu es très agréable et tu es sérieuse ». Précédant ses « j’ai l’impression que tu ne comprends rien de ce que je te dis. De toute façon moi, je partais à 21h quand j’étais stagiaire ». « Non, moi je ne mange pas au self, c’est pas sain, une salade et je suis calée » (avec ses footing de 10 km juste avant). Le café bio qu’elle fait couler, pour ELLE et son collègue hipster (sous entendu de même catégorie sociale et professionnelle).

Ses « je dois te dire que je suis TRÈS en colère« , après une journée où j’ai du gérer seule tout un projet pour lequel ELLE a été embauchée, répondre à des centaines de personnes en français et anglais… le téléphone dans une oreille, et les mails en même temps. « Peut-être que c’est trop te demander … »

Tout ça c’est du détail. Le plus difficile, je crois, c’est de sentir dans le regard de l’autre et ses mots à quel point il nous méprise. A quel point tous les efforts déployés seront toujours insuffisants.

Le plus compliqué, c’est partir le matin en se demandant si ce sera une bonne journée, ou si je terminerai, le visage crispé par la tristesse et la colère, le cœur serré d’émotions. 

C’est blessant. Je suis sensible. Trop sensible. Je refoule mes larmes. Je serre la gorge. J’encaisse.

Puis, j’ai commencé à observer cette femme. Cette femme qui ne lâche pas prise. Cette femme persévérante et exigeante avec elle-même. Cette femme qui ne s’autorise aucun écart, aucun faux pas. Jamais un mot plus haut que l’autre.

Je réalise que je ne la connais pas. Qui est-elle ? Au fond, elle ne dit rien. Ne laisse rien paraître, rien sortir.

Alors, j’ai commencé à comprendre. Deviner un manque de confiance en elle immense. Un doute permanent sur le mots qu’elle a le droit de dire, et ceux qu’elle brûle de prononcer. Sur ses regards inquiets devant les biscuits qui lui tendent les bras, qu’elle préfère refourguer aux collègues pour les regarder manger.

J’ai vu le doute, la tension dans son corps. L’hésitation dans sa voix. Cette fausse allure de supériorité, cette image de force et de perfection qu’elle passe son temps à entretenir.

Alors, j’ai commencé à avoir pitié. A la regarder avec compassion. Et tendre l’autre joue lorsque je prenais une claque de plus.

Ayez pitié des gens qui sont méchants. Soyez compatissants. Car dans l’histoire, ce sont eux qui sont enfermés dans une cage, sans oser en sortir, excluant l’autre.  Excluant la vie.

Je n’ai souvent pas les mots, alors j’écris. Elle a reçu un long mail de ma part. Elle lira que la sensibilité n’est pas toujours visible, mais que ses mots ne blessent pas moins. Elle entendra que malgré tout, je continuerai à faire de mon mieux et tâcher de m’améliorer afin de me tromper moins souvent. Elle entendra aussi les mots « communication », « exigence » et « perfectionnisme ». 

Elle m’aurait seulement répondu par un « merci, bonne journée ».

La balle est dans son camp. Je suis blessée, mais je prends la douleur de mon ventre, et je la jette par écrit. Je lui envoie dans les bras, elle en fera ce qu’elle voudra, ou pourra.

Je n’ai pas à supporter la douleur des autres. Je n’ai pas à me rendre malade parce que la vie me met un obstacle en travers de la route.

Je prends le problème, je le regarde, le décortique. Je ne m’énerve plus. Je pleurerais sûrement encore un peu, mais ce n’est pas grave. Au final, je saurais peut être avoir moins mal, et laisser glisser les choses.

Je découperai autant de pansements qu’il faudra, jusqu’à ce que je cicatrise et comprenne comment bien marcher. Et peut-être un jour, marcher accompagnée.

Et si quelqu’un me fait trébucher, ce n’est pas grave. Je me relèverai, en souriant, et je repartirai. 


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