Perles d’un quotidien

Petit retour sur des mots entendus, des personnes aperçues. Des choses qui m’ont marquées plus que d’autres lors des ces semaines à la clinique… Des perles d’un quotidien.

Je tiens à dire que ces anecdotes sont vraies et non fictives, mais je prends la liberté de projeter par écrit ce que j’ai pu ressentir et interpréter. 

Yannick. Un homme entre deux âges. Mi garçon, mi homme. Quelques dents noircies, par le tabac et les excès sûrement. Un corps élancé, fin. Les hanches à peine saillantes dans son jogging large. Le regard moqueur, un brin innocent, et pourtant le crâne déjà dégarni et une dentition incomplète.

J’avais été interpellée une fois, au début de mon hospitalisation, par toute une explication qu’il avait développée à l’infirmière.
Il était parti de la clinique juste quelques heures, sans permission de son psychiatre, sans la sainte signature qui permet de s’échapper plusieurs heures, une nuit, deux jours, hors de là, hors de cet espace confiné et pourtant non clôturé (heureusement).
Il s’excusait de ne pas avoir pu s’empêcher.
Vous comprenez, il pleuvait, alors depuis trois jours il n’avait pu aller courir. Et sa corde à sauter s’était cassée. Et la salle de musculation était fermée, pour cause de congés.
Il s‘excusait d’avoir disparu de l’enceinte pendant deux heures. Deux heures durant lesquelles il était aller acheter une corde à sauter.
Hyperactivité. Incontrôlable. 
Chaque matin, il était présent au réveil cardio, qui consistait en une séance sportive de type circuit training.
Chaque après-midi, il revenait jouer aux sports collectif.
Il n’était pas là pour « TCA ».
Il n’était pas là non plus pour « alcoolisme. »
A vrai dire, je n’ai jamais trop compris, et je n’ai jamais cherché à comprendre.
Mais clairement, il avait un trouble alimentaire. Une compulsivité. Une hyperactivité. Un besoin de contrôle. D’habitudes qui le rassuraient. 
Quand j’ai commencé à manger au self, il est rapidement venu s’assoir à côté de moi. Il ne mangeait pas. Il pinaillait sur ce riz « sans goût », qu’il laissait. Grignotait un morceau de poisson après avoir ôté soigneusement la panure. « Je n’ai jamais aimé ça ». « Toi aussi tu fractionne tes repas ? Oui c’est évident que niveau nutrition, c’est tellement évident que blablabla… ».
Mouai. Il blablatait étrangement.
Dubitative. Perplexe. Essayant de ne pas me focaliser sur cet olibrius hyperactif qui mangeait trois miettes et courait partout.
Et puis il a finit par se blesser. 
A force de ne pas s’écouter, son corps parlait.
Entorse de la cheville. Bandage. Et béquilles en prime. Il était dé-pri-mé. Ses repères étaient bousculés, et il se retrouvait face à quelque chose qu’il ne pouvait maîtriser. Intérieurement, la Marie sadique jouissait de voir enfin le personnage prendre une leçon.
C’est peut-être enfantin ou ridicule, mais j’assume totalement. J’étais contente qu’il prenne cette petite claque.
Et puis un après-midi, en pleine partie de badminton, j’ai traversé le couloir. Je suis passée devant cette petite salle ou deux vélos et des altères étaient entreposés.
Il était là, béquilles à terre, allongé sur le dos, pied bandé jusqu’au genoux.
Il soulevait des altères. Seul. 

C’est moi qui ai pris une petite claque.
Comment un symptôme peut à ce point rendre … absurde. 

Un soir, heure des médicaments. 18h30. Samedi soir, peu de personnes, beaucoup en familles. Seule avec l’infirmière, nous bavardons de tout, de rien surtout. De rien.
Et puis, sur la table, j’aperçois tout un tas de nourriture entassée. Des paquets de chips énormes, trois sachets de bonbons sucrés et colorés, une dizaine de Kinder Bueno et toute une rangée de Twix.
C’était autour du 24 décembre.
Innocente que je suis, je lui ai demandé en m’exclamant si elles faisaient un goûter de noël entre infirmières. Histoire de. Façon de fêter tout ça. De rendre le quotidien un peu plus doux et chocolaté.
Que sais-je.
« Oh non du tout. C’est une saisie. On a sauvé une crise de boulimie ».

Ah. Oups. Rires, et puis la vie continue, comme si de rien n’était. 

Chloé. Un visage émacié. Des pommettes perçant les joues trop blanches.  Des cheveux sans tenue. Sec, frisotant, cassant. Des yeux bleus grands et écarquillés.
Grande. Dégingandée. Les os de son coccyx pointaient à travers un jean trop large, vieux. Troué.
Toujours cette bouche qui mâchait un chewing-gum. Cette mâchoire laide et désarticulée. 
En toute honnêteté, elle était vilaine. 

J’étais presque gênée d’oser le penser. Mais en fait non. Ses yeux mentaient. Son corps criait. Toute cette rancune accumulée, cette espèce de fierté nauséabonde, cet égoïsme étalé, ces mains osseuses.
Il y avait dans son attitude comme une envie de parader sa maladie.
Comme un désir d’exposer cette horreur, de clamer toute sa folie à un public imaginaire.
Comme si cela la rendait intéressante. 

Elle marchait avec cette démarche de canard affaibli, le dos parfaitement trop rigide.
Un sac sur les épaules. 
Voilà ce qui détonnait le plus.
Ce sac, en permanence. 
Il semblait si lourd. Si lourd qu’il faisait du bruit lorsqu’elle le posait, et qu’elle peinait à le hisser sur son dos qui ne comportait que des os.
Ce sac bleu à fleurs.

Un jour, et malgré mon habituelle retenue face à ce genre de fille (j’avais pour habitude de soigneusement les éviter et détourner le regard), je n’ai pu m’en empêcher.

Je lui ai demandé ce qu’elle pouvait bien avoir à trimballer dans ce sac, alors que les activités consistait la plupart du temps à écrire sur un morceau de papier, tenir une raquette, ou faire des étirements sur un tapis de sol. Rien ne nécessitant un sac chargé. 
« Oh, mes affaires, des cours, et des cahiers » Grand sourire fier. Mâchage intensif et ostentatoire. 
J’ai insisté pour comprendre.
Son sac était plein de gros livres et de cahiers. Et de deux bouteilles de deux litres remplies.
« Le poids sur le dos. Cela fait perdre des calories ». 
J’ai écarquillé les yeux. Naïve. Trop innocente face à une telle folie. Une telle … pathologie. 

Le pire ? Elle m’avait dit cela tout sourire. Et rajoutait qu’elle n’allait pas au sport parce que de toute manière, chaque jour, elle faisait « pire » dans sa chambre. Chaque matin, vers 4h, elle se levait, et telle une automate, montait et descendait de sa chaise, trois heures durant, sans s’arrêter.
Je ne sais pas s’il est possible de répondre quoi que ce soit à ce genre d’aberrations.

Alors, j’avais eu un rire. Nerveux. Un rire incontrôlable. Elle ne s’y attendait pas du tout. Elle avait cherché à choquer. A dire « regarde, regarde-moi comme je suis MALADE » 

Oh que oui, elle avait un mal à dire. Tellement à dire qu’elle se tuait le corps. Qu’elle portait un tas de cailloux sur ses épaules, refusant de « lâcher » ses problèmes. Refusant de poser ce putain de sac. 

Alors j’avais souris. Et je lui avait dit que malheureusement pour elle, ce n’était pas des calories qu’elle risquait de brûler. (Si seulement elle savait que le corps ne dépense pas d’énergie dans ces conditions, mais économise à fond … CQFD les femmes qui passent des heures à la salle, sans commentaires !).

Je lui ai dit que par contre, ce qui était sûr, c’est qu’un jour son dos se briserait. Et qu’une belle scoliose l’handicaperait bien comme il faut.

Elle a continué à passer ses journées avec son sac. Dès qu’elle sortait, de sa chambre elle le portait. Au self, en pyjama, elle le portait. Un jour, il lui avait été confisqué.
Mais lorsqu’elle est sortie définitivement de la clinique, elle le portait.

En y repensant, cette fille me fait froid dans le dos. Cela faisait huit mois qu’elle tournait en rond dans cet endroit, comme un hamster tournant dans sa cage, ne sachant même plus réfléchir. Un quotidien réduit à son régime vapeur, ses entremets édulcorés, son sac chargé, et les calories brûlées.

J’aurais pu ne pas prêter attention à ces personnages. A ces filles qui exposaient leur symptôme comme un trophée, comme une identité.

J’aurais pu ignorer les assiettes non finies, le pain soigneusement évité. La sauce refusée. Le yaourt sucré jeté.
J’aurais pu passer outre, ne pas regarder cette autre folle tourner sans cesse dans le parc, aller chaque matin la première au cours de sport. Monter dix fois les escaliers, et marcher vite, toujours vite.

Mais en réalité, cela me mettait en colère. Je rageais intérieurement. Car c’était comme un effet miroir. Une claque que je prenais dans la face, me disant que dans une certaine mesure, j’avais été pareil. Symptôme différents, mais même pathologie. Et cela fait mal.

C’est énervant, de voir en face ces choses que l’on ne veut plus jamais vivre. Que l’on trouve si aberrantes une fois que l’on guérit. 

Et puis désormais, je ne ressens plus de colère. Un peu de pitié, mais aussi de la tristesse.

Quel dommage de passer à côté de la vie. 

Et puis, une pointe de fierté. Et de joie, en réalisant que j’ai de moins en moins peur de quitter cet enfer dans lequel tant se complaisent…

De délaisser le pire, quitte à trembler de peur. Pour espérer atteindre le meilleur.  

 

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