Fragments de vie

Après avoir passé trois mois dans un milieu hospitalier, et avec le recul, j’ai eu envie de partager avec vous ces moments vécus, entraperçus. Ces fragments de vie qui ont éclos au sein d’un microcosme particulier. C’est le premier article où j’en parle, j’aime raconter des histoires, et cela me fait du bien.
Ce ne sera pas le dernier, j’ai beaucoup de fragments de vie à retracer …

Un microcosme que l’on appelle la psychiatrie.

Ce mot fait peur, ce mot est lourd de sens. La plupart des gens sont même effrayés à l’idée de la maladie mentale. Des troubles de la personnalité. Des addictions. Des comportements à risque. Des idées suicidaires.

La plupart des gens passent leur vie loin de tout ce milieu. Sans vraiment le connaître heureusement. Parfois portant des jugements de valeur sur ces personnes qui souffrent tant.

Et pourtant, la maladie psychiatrique est omniprésente. La dépression touche de plus en plus de monde aujourd’hui. On parle d’une explosion des cas de burn-out.

Je pense qu’un seul article ne suffirait pas à traiter le sujet. De plus, je ne suis pas professionnelle, j’ai juste vécu plusieurs mois dans ce milieu confiné, à l’abri du monde, sécure et pourtant si … spécial.

Chaque jour apportait son lot d’imprévus. Chaque personne croisée au coin d’un couloir m’a marquée, interpellée.

Alors, sans faire de discours sur la pathologie de chacun, et sans porter aucun jugement, j’ai eu envie de raconter un peu ces instants saisis, ces regards, ces mots criés, ces sourires aperçus.

J’espère que cela vous plaira et pourra peut-être vous offrir un regard différend sur le domaine de la maladie mentale

J’ai bien sûr changé certains prénoms, on ne sait jamais…

Rémi est la première personne qui m’a interpellée. Un homme grand, gigantesque, énorme. La canne qui l’aidait à supporter son poids cliquetait dans le couloir, lorsqu’il se déplaçait difficilement vers un atelier ou un autre.
Je le croisais d’abord devant le bureau de la diététicienne. Attendant son tour au milieu de jeunes filles maigres. Imposant, et pourtant, un regard d’un bleu si doux.
La masse de son corps s’étalait sur son buste. Ses cuisses se touchaient. Et chaque jour, il se déplaçait, le regard droit, franc, fier, avançant doucement dans le parc ou les allées.
Et puis, j’ai entendu ses écrits lors des ateliers d’écriture. Il avait de la magie au bout des doigts, maniant l’art des mots avec une délicatesse incroyable. Il avait un humour étonnant, et avec lui, les tournures de phrases dansaient dans les oreilles.
Il avait sûrement un paquet d’émotions refoulées. La nourriture était venue s’entasser autour de son corps comme une protection. Je me rappelle encore du pétillant de ses yeux bleus. Cette sensibilité perçante et touchante.

Lola. Lola souffrait de troubles alimentaires. Après une phase d’anorexie, une rémission, s’en est suivi une phase de boulimie. D’alternance entre les extrêmes. Elle avait un poids normal. Allait tous les jours au sport. Passait son temps avec les autres, à bavarder comme si tout allait bien. A poser des questions sur chacun. A essayer d’aider, à donner des conseils. Au self, elle amenait ses propres épices, pour donner du goût aux plats. Au départ, je la trouvais si … normale.
Et en fait, avec le recul, j’ai compris que cette fuite en avant, vers les autres, cachait une grande peur de l’abandon.
Lola avait grandi au milieu d’une fratrie comprenant un frère handicapé et une sœur malade. Toute l’attention des parents était portée sur eux. Alors il fallu bien attirer l’attention sur elle. Et l’anorexie est venu crier à ses parents qu’elle aussi, avait le droit d’être aimée.
Qu’elle aussi devait être au centre du monde.
Et puis, ce qui me perturbait, c’était de l’entendre clamer haut et fort qu’elle n’avait plus le symptôme, pour ensuite la voir au self manger uniquement légumes, fruits, et poisson vapeur.
Les épices ? Un contrôle de plus, sans doute ? Toujours à la recherche de l’amour des autres. Alors qu’il faudra d’abord et avant tout qu’elle s’aime, ELLE.

Véronique. Une grande femme brune, si maigre, si fragile. Mais particulièrement belle. Elle avait 37 ans. Et 20 longues années d’anorexie derrière elle. 20 longues années à manger des protéines et des légumes, à flinguer ses reins et intestins. A foncer tête baissée dans le travail. Embauchée par Airbus, un salaire largement suffisant pour subvenir à ses maigres besoins.
Si fragile. Parfois quand quelqu’un se montrait insistant, lui posait des questions (oui, quand les gens sont cloîtrés, ils posent TOUT LE TEMPS des questions), elle se mettait à fuir du regard, à essayer de s’affirmer comme on lui avait appris, les lèvres tremblantes. Alors je voyais la petite fille effrayée à l’idée de s’imposer et de prendre SA place.
Sa mère l’avait poussée, depuis toute petite, à être la meilleure. Quand une scène romantique passait à la télévision, le père changeait brusquement de chaîne.
Vers 17 ans, elle est passée par l’anorexie. Et il lui fallu vingt ans pour avoir le déclic. Et dire stop. Il lui fallu douze ans de psychothérapie avant d’accepter de poser la bouteille sur la table.
Comme par hasard, une des relations qu’elle eut, fut avec un homme si pratiquant qu’il lui faudrait attendre le mariage pour avoir des rapports. Pas bête la guêpe.
J’étais émue de la voir chaque jour découvrir la vie, comme une jeune fille de 16 ans qui ressent ses premiers émois en parallèle des changements de son corps.

Avec dix kilos en plus, elle restait très très maigre. Mais elle commençait à vivre.
Un weekend, après une permission, elle m’a raconté entre l’entrée et le dessert sa relation inattendue avec un ami d’enfance. Elle avait « lâché-prise ». Ses joues rosie par le plaisir, elle racontait à demi-mot ses moments « fous » passés avec lui, corps contre corps, peaux à nues. Elle m’a aussi dit que son déclic avait été aidé par un film. Vous allez rire : 50 nuances de Grey. Ce film où la fille se fait soumettre aux désir sado-masochistes d’un homme puissant, qui veut tout maîtriser. J’ai regardé ce film avec un ennui profond pour comprendre ce qu’elle y avait vu. Et en fait, je crois qu’elle a associé la toute maîtrise de Christian Grey (le personnage principale) à l’anorexie. Comme un désir de toute puissance, de contrôle sur l’autre et sur ses sentiments (qu’il s’interdit).
Elle est sortit de la clinique une semaine avant moi, pleine d’entrain. J’espère qu’elle va continuer à renouer avec la vie et oser prendre de la place dans son chemin. Pour elle.

Il y avait Lucienne aussi. Ma préférence. Ma petite mamie, de la chambre d’à côté. Toute petite dans ses pulls beige. Elle sentait bon la vieille personne, et la crème. « Lu-lu !! Debout Lu-Lu ! Vous avez bien dormi Lu-Lu ?! J’espère que vous avez mangé hein, sinon vous allez devoir prendre le complément Lu-Lu ! »
La voix de mon infirmière préférée. Stéphanie. Cette boule d’énergie qui arrivait toujours avant l’heure et repartait toujours après avoir TOUT fini. Elle nous connaissait tous. Et savait piquer là où ça fait mal, pour faire avancer.
Et Lu-lu, c’était aussi sûrement sa mamie coup de cœur.
Elle faisait chaque jour « son tour du couloir », pour marcher un peu. Elle avait droit à sa douche hebdomadaire, aidée des infirmières qui étaient là. On prenait sa tension aussi. On lui donnait ses médicaments. Elle souriait tout le temps Lucienne, elle avait l’air bien, c’était mon petit rayon de lumière, Lucienne.

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